Mémoires
des rythmes, mémoire du monde
Dans notre univers, tout est rythme,
tout est cadence. Du battement du cur au grondement du tonnerre
et de la chute d'une feuille morte à l'ondulation d'une vague.
Chaque mouvement, chaque son, de sa genèse à son trépas,
aussi chaotique et arythmique qu'il puisse paraître, suit une
trajectoire déterminée qui s'accomplit pendant un laps
de temps ou des siècles et inscrit son vécu au sein
de l'histoire du monde. Il suffit de solliciter nos sens, de prêter
attention à cette trajectoire et nous finissons (avec plus
ou moins de bonheur) par en déceler les cycles et la cadence.
A partir de cette conception, il devient possible de mémoriser,
de transcrire et de codifier le rythme d'une phrase (discours, rire,
appel, ...) ou le mouvement d'un artisan (cordonnier, forgeron, tisserand,
etc...) aussi aisément que s'il s'agissait du rythme d'une
chanson ou du mouvement d'un pas de danse.
Quand j'intercepte un mouvement en pleine trajectoire, tel que celui
de mon cur, il me suffit de fixer un moment pour commencer à
compter les battements ... de mesure et construire des phrases rythmiques.
Ces phrases accompagneront un bout de chemin l'histoire de ma vie.
Un parcours durant lequel je peux sauter un battement ou redéfinir
le point de départ mais sans jamais pouvoir revenir en arrière.
C'est selon cette même démarche que les hommes, après
avoir décelé (imparfaitement, d'ailleurs) les divers
cycles de la nature (années, saisons, etc...) ont commencé
à écrire l'histoire de l'humanité et établi
les calendriers, véritables transcriptions du rythme de l'histoire.
Cependant, l'évolution de l'histoire,
à l'instar de celle des mouvements des artisans et des danseurs,
n'a pas toujours été perçue de la même
façon par tous les hommes dans les quatre coins de la terre.
Les uns se sont attachés aux cycles lunaires, les autres aux
cycles solaires ou agraires; de même, les uns ont été
plus imprégnés par le rythme du galop de cheval alors
que les autres par celui de l'orfèvre ou du marteleur de cuivre.
Il n'est d'ailleurs pas rare de voir et d'entendre des paysans ou
des artisans fredonner des mélodies rythmées par la
cadence de leur travail.
Qui plus est, aujourd'hui même, dans certaines usines ultra
modernes tant en Allemagne qu'au Japon ou au Brésil, les ouvriers
travaillent en écoutant des airs savamment composés
sur des rythmes propres à maintenir une certaine cadence de
production.
Ainsi, nous constatons que les rythmes
ont été créés et adoptés par les
peuples du monde selon les affinités et les prédispositions
culturelles de ces derniers. Ils ont accompagné leur vie quotidienne
et participé à forger leur identité. Ils constituent
une partie de leur mémoire.
Ces rythmes, tout comme la littérature ou les autres arts,
ont voyagé, colportés par les marins, les commerçants,
les déportés (esclaves) et souvent aussi par les artistes
en mal d'espace.
Suivre ces rythmes (musicaux), remonter
à leurs sources , les reconsidérer dans leurs contextes
culturels nous amène quelque peu à retracer la mémoire
du monde./.